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Zico en Serie A : une arrivée riche en conséquence

Zico en Serie A : une arrivée riche en conséquence

Été 1983, l’Udinese frappe un très grand coup sur le marché des transferts. L’équipe du Frioul signe l’un des meilleurs N°10 de l’époque : le brésilien Zico. Stratège de la Seleção, le « Pelé Blanc » semblait plutôt promis à une grosse écurie. L’arrivée de Galinho en Italie ouvre une nouvelle ère pour le calcio. Par la suite, de nombreux autres joueurs étrangers viennent tenter l’aventure. La Serie A va ainsi devenir le meilleur championnat du Monde. 

Par Nicolas Wagner – Twitter: @friulconnection 

 

Un transfert controversé 

Quand Arthur Antunes Coimbra arrive en Italie, c’est déjà un joueur expérimenté (30 ans). International brésilien, idole vivante à Flamengo (son club formateur et de cœur) avec déjà 635 matches et 476 buts au compteur, Zico est à l’apogée de sa carrière. Sous le maillot Rubro-Negro du « Mengão », il collectionne les trophées avec six championnats de l’État de Rio, trois championnats du Brésil (dont le 1er du club en 1980), une Copa Libertadores contre les Chiliens de Cobreloa et une Coupe Intercontinentale contre les Champions d’Europe, les « Reds » de Liverpool de Graeme Souness et Kenny Dalglish (victoire 3-0) devenant ainsi le deuxième club brésilien à remporter ce titre après le Santos de … Pelé. Sur les tablettes de nombreux cadors de Serie A (AS Roma et AC Milan), Zico s’engage pourtant avec le modeste club provincial de l’Udinese. Le Directeur Sportif Franco Dal Cin l’attiré en lui vantant les charmes de cette ville proche de Venise, et de son climat, pas si froid. Même pour un Brésilien.

« Lamberto Mazza (président de l’Udinese) dépense six milliards pour Zico et Zanussi, dont il est président, licencie des milliers de travailleurs. » Luciano Lama, syndicaliste italien représentant la Confederazione Generale Italiana del Lavoro (CGIL)

Les frioulans raflent donc la mise avec une offre gigantesque de 4 millions de $. Mais les protestations sont nombreuses (sportives et politiques). Une forte pression est réalisée auprès de la FIGC pour invalider le transfert pour manque de garanties financières. Le transfert devient une affaire d’État. Face à cet imbroglio, les Frioulans défilent dans les rues de la ville en scandant « Soit Zico, soit l’Autriche » en raison de leur proximité avec le pays frontalier. Ces protestations sont prises très au sérieux au plus haut sommet de l’État Italien. Sandro Pertini, Président de la République et grand amateur de calcio, autorise le transfert. Au final, l’addition est partagée entre l’Udinese et, pour la première fois, par l’apparition des droits à l’image. Ce montage financier sert à réduire les coûts pour le club et aussi à faire payer ceux qui ensuite vont exploiter le joueur à des fins commerciales.

Zico peut enfin rejoindre l’Udinese où il est immédiatement traité comme un Roi. La nouvelle de son transfert passe en boucle sur les télés brésiliennes reléguant au second plan les graves problèmes de santé du Président du Brésil. Son adaptation à la Serie A est très rapide. Un doublé pour son premier match sur le terrain du Genoa où il obtient un standing ovation comme plus tard à Ascoli et à Catane. Il émerveille également San Siro en réalisant une prestation XXL contre l’AC Milan. Menés 3-1, Zico arrache le résultat nul 3-3 dans les 10 dernières minutes. D’abord en égalisant à la 84 ème d’une magnifique « bicyclette » puis en offrant l’égalisation à Causio, 3 minutes plus tard. L’Inter (2-2), le Napoli écrasé 4-1 un jour de St Sylvestre, la Juve (2-2), ou encore la Roma, qui n’avait jamais perdu en déplacement au Stadio Friuli jusqu’à cette défaite 1-0 à la 85 ème sur une réalisation de … Zico, subissent la loi du brésilien. Des émissions de télé consacrent des séquences entières pour essayer d’éviter les « punizioni » (coup franc) de la star brésilienne.

« Au fil des ans, l’un des joueurs qui s’est approché le plus de moi était Zico. » Pelé

Lors de sa seconde, et dernière, saison en Italie, Zico ne dispute que 15 matches. Les dirigeants n’ont pas renforcé l’équipe autour de lui. Plusieurs blessures et des suspensions à répétition, pour avoir ouvertement critiquer les arbitres, l’éloignent des terrains. Également accusé de fraude fiscale par le FISC italien, il est finalement acquitté. Néanmoins, il programme son retour au Brésil, à Flamengo. Fin mai 1985, Zico porte donc pour la dernière fois le maillot « zebrette ». Lors de ce match, le brésilien est opposé à un autre N°10 sud-américain : Diego Maradona. Le brésilien livre un match époustouflant. Un véritable récital. L’Udinese mène 2-1. La perspective d’une dernière victoire se dessine pour Zico. Mais le Napoli arrache le nul (2-2) à la 88′ grâce à Maradona, auteur d’un doublé. Le but égalisateur s’avère être une répétition générale d’un des plus célèbres buts de l’histoire du football … la Main de Dieu. Ce match ressemble beaucoup à une passation de pouvoir entre Zico (32 ans) et Maradona (24 ans) pour les années à venir en Serie A. Son bilan est de 53 matches, 30 buts dont 17 coups francs, soit plus de la moitié de ses buts avec l’Udinese. Et même si Zico n’a joué que deux saisons en Italie, son passage est resté dans toutes les mémoires. En 2006 un sondage de La Reppublica le classe 1er brésilien ayant évolué dans le Calcio devant des joueurs tels que Mazzola, Falcão, Careca, Ronaldo ou bien Kaka. En 2009, la ville d’Udine lui décerne le titre honorifique de Citoyen d’Honneur.

Les conséquences

Avec ce transfert, l’Udinese a bousculé les codes de l’époque. À cette période, les grandes équipes se partagent les stars du ballon rond dans une situation de quasi monopole. Forts d’une importante surface financière grâce à l’appui de leur dirigeant et / ou entreprise, les clubs huppés de la péninsule trustent les meilleurs joueurs. Après des heures de gloires dans les années 50/60, la Fiorentina tente de redorer son blason avec aux manettes Ranieri Pontello (docteur en droit). Élu président, il représente la famille d’entrepreneurs du bâtiment propriétaire du club. L’Inter est dans les mains de Ernesto Pellegrini. Diplômé en comptabilité, il a fondé en 1965 l’Organizzazione Mense Pellegrini (entreprise spécialisée dans la restauration collective). Depuis 1923 dans le giron des Agnelli, la Juventus est la première et la plus durable des associations de sport entrepreneurial en Italie. C’est également le premier club sportif italien à atteindre le statut professionnel.

Le Milan n’est pas au mieux. Tant au niveau sportif (avec sa relégation en Serie B lors de la saison 1981/82) que financier, l’entrepreneur italien Giuseppe Farina a été contraint de quitter l’entreprise en janvier 1981. Mais il est de retour en 1982 jusqu’en 1986, date où Berlusconi rachète le club au bord de la faillite. La Roma est sous la direction de Dino Viola. Il amène la Louve jusqu’aux sommets du foot transalpin (un scudetto en 1983 et cinq Coupes d’Italie en 1980, 1981, 1984, 1986 et 1991). Diplômé en ingénierie, après la guerre, Dino a créé une industrie de pièces mécaniques pour l’armement en Vénétie. Le Torino, club mythique des années 40, est encore compétitif. Mais les signes d’un déclin s’amoncellent au dessus de la tête de Sergio Rossi, successeur de Orfeo Pianelli (dernier président à avoir conquis le scudetto en 1976). 

Il est alors impensable de voir une équipe comme l’Udinese, sans grande envergure, attirer un des top players de sa génération. Ce constat montre également les disparités financières entre le Nord et le Sud, entre les grandes villes du pays et les petites villes de province. À part le Napoli en 1987 et 1990, aucun autre club du Sud n’a remporté le Scudetto. Et depuis la création en Serie A du groupe unique en 1929, tous les clubs apparaissant au palmarès sont au minimum des chefs-lieux de province. Seul Verona (en 1985) réussit l’exploit d’y figurer. Un exploit unique encore aujourd’hui. Avec l’arrivée de Zico au Frioul, l’hégémonie des grands clubs en prend un coup. C’est le début des années folles pour le calcio et les tifosi. Avant même l’arrêt Bosman en 1995, c’est le début d’un afflux massif de joueurs étrangers de qualité en Italie. Chaque équipe veut le sien. Même si le nombre est limité à deux par club. Ces joueurs vont tirer la Serie A vers le haut. En faire le championnat N°1 en Europe.

Transferts de la saison 1984/85

Pour bien illustrer ce nouvel essor, voici quelques transferts réalisés lors de la saison 1984/85. La Serie A ressemble alors à un nouvel Eldorado. C’est le début d’une décennie majeure amenant le calcio italien au top niveau mondial avec l’obtention future de quatre Coupe des Clubs Champions, deux Coupe des Vainqueurs de Coupes, six Coupe de l’UEFA, quatre super coupe d’Europe et trois Coupe intercontinentale.

  • Hans-Peter Briegel : Verona 1984/86 et Sampdoria 1986/88

Défenseur international Ouest-Allemand, champion d’Europe avec la RFA en 1980, Hans-Peter Briegel est recruté en provenance du FC Kaiserslautern. Après neuf saisons sous les couleurs des Roten Teufel (diables rouges), Briegel est très expérimenté (29 ans). Sa vitesse, sa puissance athlétique et son incroyable endurance sont autant d’atouts pour Verona. Ses bonnes performances (dont neuf buts) en Vénétie sont validées par le scudetto surprise de 1985. La Samp le recrute. Il y gagne la Coppa Italia avant de mettre un terme à sa carrière.

  • Preben Elkjær Larsen : Verona 1984/88

Comme Briegel, PEL atterrit à Verona la même année. Serial buteur en Belgique avec Lokeren (98 reprises en 190 apparitions), le Bison amène sa détermination, sa puissance et sa réussite en Italie. Comme le 14 octobre 1984 où Elkjær Larsen inscrit un but fantastique après une course folle de 50 mètres. Le tout sans sa chaussure droite, perdue en chemin. Encensé par les tifosi, il passe quatre saisons dans la péninsule. Avant de rentrer au pays pour terminer son parcours pro.

  • Mark Hateley : Milan 1984/87

Recruté par la légende rossanera Nils Liedholm, ce buteur-pivot est l’un des rares Anglais à partir pour l’étranger. Après une aventure aux USA pendant sa jeunesse, il retourne au pays pour devenir professionnel. D’abord avec Conventry. Puis avec Portsmouth où il se révèle. Buteur providentiel contre l’Inter, sa réalisation de la tête permet aux Milanisti de remporter le premier Derby depuis six ans. Par la suite, son rendement est irrégulier. Voire anecdotique. Comme lors de sa dernière saison milanaise, avec seulement deux buts en championnat. Après une expérience à Monaco, il devient une légende des Rangers FC.

  • Júnior : Torino 1984/87 et Pescara 1987/89

Comme Zico, Leovegildo Lins da Gama Júnior débarque en Europe en provenance de son club formateur Flamengo. Latéral droit offensif, Júnior se distingue par ses incessantes projections vers l’avant, la précision de ses centres et sa facilité pour conclure les actions. Comme Zico, c’est un joueur accompli de 30 ans, avec déjà 10 ans de carrière et international auriverde depuis 1976 quand il arrive en Italie. Confronté au racisme, notamment lors du derby turinois, les tifosi le défendent en déployant une banderole : « Mieux vaut être noir que juventino ». Cela n’empêche pas le Torino de réaliser un bon championnat (2ème). Surnommé affectueusement « papà Júnior », et après trois saisons à Turin, il s’engage ensuite avec le promu Pescara. Mais fatigué de lutter pour éviter la relégation, il rentre au pays. Forcément à Flamengo.

  • Diego Maradona : Napoli 1984/91

Surdoué du ballon rond depuis son enfance, le « Pibe de oro » quitte le grand FC Barcelone pour rejoindre une équipe italienne du milieu de tableau : le Napoli. Accueilli par 80 000 personnes, Maradona devient vite un Dieu-vivant pour les tifosi. Leader charismatique à la forte personnalité, Diego entraîne toute l’équipe dans son sillage. Joueur exceptionnel à la vision du jeu remarquable, capable d’éliminer plusieurs adversaires dans une cabine téléphonique, Maradona est également un très bon finisseur. Notamment dans l’exécution des coups de pied arrêtés. Lors de son séjour napolitain, le club remporte le scudetto en 1987 et en 1990. Les deux seuls titres nationaux du Napoli. À la suite d’un contrôle antidopage positif à la cocaïne, Maradona quitte la cité campagnole en 1991. Après un an et demi de disqualification, il retourne en Espagne au FC Séville.

  • Karl-Heinz Rummenigge : Inter 1984/87

Pilier du Bayern Munich pendant une décennie, le double Ballon d’Or allemand (1980 et 81) tente l’aventure à l’étranger à l’aube de ses trente ans (29 ans). Considéré comme « l’attaquant le plus fort du monde », Kalle est recruté pour former un tandem avec Alessandro Altobelli. Doté d’une grande puissance physique, d’une grande habileté dans le jeu aérien, capable de tirer des deux pieds, Rummenigge est également connu pour son fair-play. Son passage à Milan n’est pas une franche réussite. Sa meilleure saison se solde par un bilan moyen de 13 buts. Après une dernière année marquée par de nombreuses blessures, il part finir sa carrière au Servette de Genève.

  • Sócrates : Fiorentina 1984/85

La carrière italienne de Sócrates est un flop retentissant. En dépit de son enthousiasme à l’idée de jouer en Italie, le longiligne milieu brésilien ne s’est jamais adapté à son nouvel environnement. Rebelle dans l’âme, le leader de la Démocratie corinthiane (mouvement idéologique contre la dictature militaire brésilienne et système d’autogestion des joueurs) ne répond pas aux nombreuses attentes des tifosi de la Viola. Jugé trop lent par ses détracteurs. Pourtant, c’est un milieu de terrain créatif avec une vision du jeu remarquable et un sens de la verticalisation développé. Excellent buteur, son tir puissant et extrêmement précis fait souvent des ravages. Après l’échec en Toscane, et malgré encore deux ans de contrat, il retourne au Brésil.

  • Graeme Souness : Sampdoria 1984/86

Pro à 15 ans, l’Écossais passe par Tottenham, Middlesbrough et Liverpool. Avec les Reds, il remporte une flopée de titres nationaux et continentaux (5 titres de champion d’Angleterre et 3 Coupes des Clubs Champions). Après quatorze ans passés en Angleterre (avec des piges au Canada et en Australie), Souness rejoint son compatriote Trevor Francis à Gênes. Recruté pour 650 000 £, il encadre la génération dorée de futurs internationaux italiens : Roberto Mancini et Gianluca Vialli. Pour sa première saison, Souness gagne la Coppa Italia contre le Milan pour la première fois de l’histoire du club. Après deux saisons, il file aux Rangers pour y finir sa carrière de joueur. Avant d’entamer un beau parcours en tant qu’entraîneur.

  • Glenn Strömberg : Atalanta 1984/92

Joueur polyvalent pouvant évoluer milieu de terrain ou libero, Strömberg a débuté avec l’IFK Göteborg avant de partir tenter sa chance au Benfica. Après un an au Portugal, le suédois s’engage avec l’Atalanta. À Bergame, il devient une pièce maîtresse de l’équipe. En 1985, il est nommé footballeur suédois de l’année et remporte le Guldbollen.  Au fil des saisons, il est considéré comme le capitaine historique et le symbole du club. Après 185 apparitions et 15 buts en Serie A et 34 apparitions et 3 buts en Serie B, Strömberg arrête sa carrière. La Curva Nord lui rend hommage avec six autres capitaines historiques de la Dea en déployant sept drapeaux à leur effigie lors match à domicile du championnat 2011-2012.

  • Ray Wilkins : Milan 1984/87

Milieu excentré de formation, Wilkins se stabilise au poste de milieu axial organisateur. Plus communément appelé regista en Italie. Après des débuts à Chelsea et un passage à Manchester United, l’anglais de 29 ans débarque en Lombardie pour endosser la tunique rossanera. Très élégant, il est aussi tranchant dans ses ouvertures. Il gagne donc naturellement le surnom de Razor (rasoir en VF). Progressivement, Wilkins va perdre son dynamisme en multipliant les touches de balles inutiles ralentissant parfois trop le jeu. Au bout de trois saisons au Milan, il s’engage avec le PSG. Seulement quelques mois. Il file à Glasgow rejoindre les Rangers. Il connait une fin de carrière mouvementée avec plusieurs clubs successifs, où il devient même entraîneur-joueur. Il tire sa révérence à 41 ans.

Par la suite, d’autres stars internationales du football sont venues séjourner en Italie. Le championnat italien a longtemps été la référence européenne. C’est une véritable constellation d’étoiles : Chevtchenko, Cristiano Ronaldo, Figo, Gullit, Kakà, Matthaüs, Nedved, Papin, Rivaldo, Ronaldinho, Ronaldo, Sammer, Van Basten, Weah et Zidane, pour ne citer que les lauréats du Ballon d’Or. Mais plus aucune star mondiale du calibre de Zico n’a porté la tunique de l’Udinese.