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Un club, une ville : l’exception française

Quand toutes les grandes villes européennes comptent plusieurs clubs de football, la France fait figure d’exception. Et même si quelques exemples éphémères contredisent cela, le principe « d’un club-une ville » prime sur notre territoire. Analyse.

Par Nicolas Wagner – Twitter: @friulconnection

Un choix politique

“Tout ce qui est bon pour Paris est bon pour la France”, cette petite phrase résume bien le centralisme français. Ce particularisme politique a atteint les mairies dans leur politique sportive. Depuis les années 60, les municipalités sont devenues des partenaires incontournables des clubs de foot. Par exemple, elles sont majoritairement propriétaires des enceintes sportives. Seuls l’AJ Auxerre et l’Olympique Lyonnais possèdent leur stade.

Ainsi, pour ne pas disperser leur effort financier, les mairies ont donc favorisé le schéma du modèle unique ou ont misé sur le pluralisme sportif au détriment de plusieurs clubs de foot. Et comme jusqu’en 1999 et la création des SASP (partage des dividendes favorisant l’arrivée d’investisseurs privés), les clubs hexagonaux dépendaient en grande partie des subventions municipales, départementales ou régionales, cette option s’est répandue comme une tache d’huile.

« Lors de notre montée en CFA (4ème division), en 2011, on était tout fier devant l’adjoint aux sports de Marseille, mais lui, il faisait la grimace. » Jean-Luc Mingallon, président de Marseille Consolat

Nous assistons même au regroupement entre équipes (parfois rivales) débouchant sur la création d’un club phare local voire départemental, installé dans la préfecture. La carte géographique du football français résume bien cette tendance avec la présence en L1 de Bordeaux, Caen, Dijon, Lille, Lyon, Marseille, Nantes, Nice, Paris, Rennes, Strasbourg ou Toulouse …

Les contre-exemples français

Au milieu des années 80, Jean-Luc Lagardère décide de monter un deuxième club à Paris à côté du PSG. Après le rachat du Paris FC, il fusionne avec le Racing Club de France pour créer le Racing Paris 1. L’ambition de l’homme d’affaires est de mener son club en coupe d’Europe. Le recrutement est ambitieux.

Dans un premier temps, Maxime Bossis, Eugène Kabongo et Rabah Madjer arrivent pour aider le club à monter en D1. Puis, Gérard Buscher, Bernard Casoni, Luis Fernandez (star du PSG débauché à prix d’or), Enzo Francescoli, David Ginola, Pierre Littbarski, Pascal Olmeta, Sonny Silooy et Thierry Tusseau … les rejoignent. Le technicien portugais Artur Jorge atterrit également sur le banc. Le Racing Paris 1 devient même le Matra Racing.

Malgré les investissements pharaoniques (300 millions de francs), les résultats sportifs sont moyens. Le public ne suit pas. Le projet du Matra est trop proche de celui du PSG. Et en général, on préfère toujours l’original à la copie. L’aventure Lagadère tourne au fiasco. En 1989, il arrête les frais. Sans mécène, le RP1 coule jusqu’à l’amateurisme (National 3 cette saison).

Matra Racing

« Continuer nous aurait obligé à rester à contre-courant trop longtemps, à changer trop de choses. Pour réussir, il faut être aidé : je me suis tourné et je n’ai pas vu d’amis. Je trouve extraordinaire que l’on instruise le procès du foot-business. Nous n’avons pas la même idée du sport et, peut-être, de la FranceNous avons pourri le milieu du foot par l’argent ? Fichtre ! Je vous jure que jamais nous n’avons eu le budget le plus élevé et le plus haut salaire de France ! » Jean-Luc Lagardère, Président du Matra Racing

L’autre contre-exemple concerne la Corse et Ajaccio avec l’ACA et le Gazélec. Les deux clubs insulaires s’affrontent en L2 lors de la saison 2014/15. Une situation inédite à ce niveau. D’ailleurs en 1999, malgré une promotion acquise sur le rectangle vert, la Fédération française interdit la montée au Gazélec en s’appuyant sur un point de règlement (depuis abrogé) interdisant aux villes de moins de 100 000 habitants d’avoir deux clubs professionnels.

ACA-Gazélec

Ailleurs en Europe

De Glasgow à Athènes, de Londres à Rome, en passant par Lisbonne ou Stockholm, de nombreuses villes européennes abritent plusieurs clubs au sein d’une cité. Ainsi, Athènes (AEK, Atromitos, Olympiakos et Panathinaikos), Madrid (Atlético, Getafe, Rayo Vallecano et le Real), Moscou (CSKA, Dinamo, Lokomotiv et Spartak) et Prague (Bohemians 1905, Dukla,  Slavia et Sparta) en comptent quatre; Istanbul cinq (Başakşehir, Besiktas, Fenerbahçe, Galatasaray, et Kasimpasa) et Londres six (Arsenal, Chelsea, Crystal Palace, Fulham, Tottenham et West Ham).

« Pour un sympathisant de Fenerbaçhe, perdre contre Galatasaray c’est un très grand malheur. Il souhaiterait mourir plutôt que de perdre contre Galatasaray. » Kemal Belgin, ex-joueur du Fener devenu commentateur sportif

Derby della Capitale

Quand deux équipes de la même commune s’opposent des antagonismes politiques, religieux, sociaux ou territoriaux émergent à la surface. Parmi les plus célèbres, nous pouvons évoquer : (liste non exhaustive)

  • le Derby della Madonnina entre l’Inter et le Milan : opposition entre l’élite et les classes populaires
  • le Kıtalar Arası Derbi entre Fenerbahçe et Galatasaray : opposition géographique, Istanbul est à cheval sur deux continents : l’Europe et l’Asie.
  • le North London Derby entre Arsenal et Tottenham : opposition pour être le N°1 d’un quartier
  • le Old Firm entre le Celtic et les Rangers à Glasgow : opposition entre catholiques et protestants
  • le Veciti Derbi entre le Partizan et l’Étoile Rouge de Belgrade : opposition entre le club de l’Armée et celui du Parti Communiste

La présence de deux clubs (ou plus) dans une même ville n’est pas que l’apanage des capitales ou des grandes agglomérations. Par exemple, Bruges en Belgique (Club Brugge KV et Cercle Bruges KSV), Séville en Espagne (Real Betis Balompié et FC Sevilla), Vérone en Italie (Chievo et Hellas) ou encore Zurich en Suisse (FC Zurich et les Grasshoppers) disposent de plusieurs équipes cultivant leurs différences.

Veciti Derbi

En Europe, la France se démarque avec le principe du club unique par ville. Actuellement en course pour la montée en L1, le Paris FC pourrait changer la donne. La perspective d’un derby parisien n’est plus aussi utopique. Cependant, les franciliens souffrent d’un déficit d’image et d’infrastructure. Bref, malgré l’un bassin de population les plus densément peuplées d’Europe, Paris est encore loin de sa voisine anglaise : Londres avec six clubs en Premier League.