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Rétro : Pavel Nedvěd, la « Furia Ceca »

Rétro : Pavel Nedvěd, la « Furia Ceca »

Arrivé en Italie après un superbe Euro 1996 avec la Národní tým, Pavel Nedvěd a confirmé son énorme potentiel sous les couleurs biancocelesti et bianconeri. Milieu offensif infatigable, ses performances l’amènent jusqu’au sommet du foot mondial avec la consécration suprême en 2003 : le Ballon d’Or. Retour sur la carrière de la Furie Tchèque. 

Par Nicolas Wagner – Twitter: @friulconnection 

 

L’éveil en Tchéquie

1972 est une année riche en événements sportifs marquants. En France, le « nouveau » Parc des Princes est officiellement inauguré lors de la finale de Coupe de France entre l’OM et Bastia, remportée par les Phocéens (2-1) emmenés par Josip Skoblar. En Europe, l’Ajax de Johan Cruyff domine le Vieux Continent et se succède à lui-même au palmarès. L’Allemagne de Franz Beckenbauer remporte l’Euro organisé en Belgique. Mais c’est également la naissance d’un petit cristal de Bohême :  Pavel Nedvěd. Très vite, le jeune garçon se passionne pour le football. Et dès ses 5 ans, ses parents lui prennent une licence avec le Tatran Skalná. Il y reste pendant huit ans avant de migrer vers le Rudá Hvězda Cheb (sa ville natale) à l’âge de 13 ans. Au bout d’une saison, il signe au Škoda Plzeň. Dans la capitale régionale de l’ouest du pays, le jeune Nedvěd continue son apprentissage débuté avec son père Vaclav. Modeste joueur de deuxième division, il lui enseigne la technique de base. Et Pavel l’affine en passant des journées entières à frapper le ballon sur le mur de la maison familiale.

Cinq ans plus tard, il doit rejoindre la capitale pour effectuer son service militaire. À 18 ans, il part donc en prêt au Dukla Prague. Fondé en 1948 par l’armée tchécoslovaque, ce club pragois est géré par les militaires. Mais avant de porter le maillot rouge et jaune, Nedvěd est envoyé dans un club satellite évoluant en division inférieure : le VTJ Dukla Tábor. En 1991, de retour au Dukla, il fait ses débuts professionnels. Très vite, il s’impose une discipline de fer. Un véritable stakhanoviste. Quand les autres sortent en discothèque, lui reste à la fin des entraînements pour bosser. Encore et encore. Après avoir accompli ses obligations militaires, son prêt se termine. Il retourne à Plzeň. Provisoirement. Le temps de boucler son transfert vers le Sparta Prague. Club le plus titré et le plus populaire du pays, c’est l’un des plus grands d’Europe centrale. Souvent considéré comme l’équipe des ouvriers de la ville, il s’oppose à son rival : le Slavia, celui de l’élite.

« Pour un jeune sportif prometteur, il valait mieux aller au Dukla que de finir dans un char, un hélicoptère ou à surveiller les frontières avec un chien et un fusil. (…) Le Dukla a donc formé un nombre incalculable de bons joueurs et de sportifs pour tout le pays. » – Günter Bittengel

Avec les Rudí (rouges), il connait des débuts chaotiques marqués par trois expulsions en six matchs. Par la suite, il va réussir à canaliser son énergie débordante. Mais Nedvěd court beaucoup. Partout. Aux quatre coins du terrains. Pourtant, ses aptitudes physiques ne sont pas forcément appréciées à sa juste valeur. L’un de ses entraîneurs lui suggère de … faire de l’athlétisme. Néanmoins, Pavel ne renonce pas. Il s’entête. Emmenés par une génération dorée composée de Martin Frýdek, Michal Horňák, Petr Kouba, Jiří Němec ou encore Václav Němeček, les pragois décrochent le dernier titre de champion de Tchécoslovaquie. Le huitième sur dix possible. Après la partition des deux pays lors du divorce de velours, leur domination continue en První Liga. La nouvelle ligue de République tchèque. Ainsi, leur palmarès s’enrichit de deux nouveaux sacres consécutifs et d’une coupe nationale. Déjà dans le viseur de nombreux clubs européens, sa performance à l’Euro 96 (finaliste face à l’Allemagne) achève de convaincre son compatriote Zdeněk Zeman de l’attirer à Rome.

La confirmation à la Lazio

Sous les ordres du muet, Nedvěd obtient rapidement ses galons de titulaire au poste de milieu offensif gauche excentré. Cette position lui permet de repiquer dans l’axe pour déclencher de lourdes frappes. Cependant, Zeman est licencié en janvier 1997. Dino Zoff s’installe sur le banc pour terminer la saison. Agressif dans les duels, altruiste avec ses coéquipiers et généreux dans l’effort, le tchèque fait une première saison remarquée. Il prend part à 38 rencontres et claque à 10 reprises (toutes compétitions confondues). Ainsi, quand Zeman s’engage avec la Roma en juillet 1997, il tente une approche pour récupérer son ancien protégé. Sans succès. Ensuite, Sven Göran Eriksson arrive sur le banc de l’Olimpico. Comme souvent quand un nouvel entraîneur arrive, les cartes sont redistribuées. Pavel repart de zéro. La manager suédois ne le connaît pas bien. Il prend le temps de l’évaluer. Mais, encore une fois, le travail va payer. Nedvěd atteint la barre des 15 buts. Il laisse son empreinte sur chaque rencontre. De novembre 1997 à avril 1998, la Lazio signe une série de 24 matchs sans défaite. Cette longue période faste s’interrompt par une défaite contre la Juve. Finalement, les turinois raflent le titre à la fin de la saison.

« Je ne suis pas beau à voir jouer. Je cours, je me bats, mais je ne suis pas élégant comme peuvent l’être Raúl, Zidane, Figo ou Beckham » – Pavel Nedvěd

Mais les biancocelesti s’emparent de la Coppa Italia. Une première depuis 1958. Et comme l’appétit vient en mangeant, la Lazio récidive la saison suivante. Cette fois, la Supercoupe d’Italie et la Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupe (Nedvěd inscrit le but décisif d’une superbe demi-volée en pivot à l’entrée de la surface) s’ajoutent sur les étagères de l’armoire à trophée du club. Après avoir échoué à la seconde place, l’ambition des Aquile est de décrocher la Serie A. Pour parvenir à ses fins, Sergio Cragnotti casse sa tirelire. Le président compose un effectif 5 étoiles avec Matías Almeyda, Alen Bokšić, Sérgio Conceição, Fernando Couto, Giuseppe Favalli, Simone Inzaghi, Attilio Lombardo, Roberto Mancini, Luca Marchegiani, Siniša Mihajlović, Alessandro Nesta, Giuseppe Pancaro, Marcelo Salas, Néstor Sensini, Diego Simeone, Dejan Stanković et Juan Sebastián Verón …

L’année débute parfaitement avec une victoire en Super Coupe d’Europe contre Manchester United. Engagée dans un duel en Serie A avec la Juve, l’équipe romaine prend rapidement la tête. Champion d’automne, la Lazio a une confortable avance. Mais elle voit revenir la Vecchia Signora sur ses talons. Le titre se décide lors de la dernière journée. La victoire enregistrée contre la Reggina (3-0) conjuguée à la défaite (1-0) de son rival sur le terrain détrempée de Perugia sont déterminantes pour le sacre. Le premier depuis 1974. La Lazio réussit un merveilleux doublé (coupe d’Italie / scudetto). Pavel devient une valeur sûre du calcio. Il est l’un des dix footballeurs les mieux payés du championnat. Pour sa dernière saison, Nedvěd sort une campagne de haut niveau. Il signe des buts très importants comme lors du derby romain quand la Lazio retourne une mauvaise situation (de 2-0 à 2-2) ou comme avec ce doublé contre la Juventus pour une victoire 4-1. Après cinq ans couronnés de succès, Pavel décide de quitter la Lazio suite à des désaccords avec la direction. Les prétendants se bousculent au portillon. Et il file à Turin pour 42M€.

« Nedvěd marquait toujours contre nous. Nous l’avons acheté pour résoudre ce problème. » – Luciano Moggi

La consécration à la Juve

À la Juve, le Tchèque a la lourde tâche de remplacer un certain … Zinédine Zidane. Le français a rejoint l’Espagne et le Real Madrid après cinq saisons dans le Piémont. Les caractéristiques de deux joueurs sont différentes. Et Pavel connait une période d’adaptation pour apprivoiser le jeu de sa nouvelle formation. Avec moins de liberté offensive et plus de contraintes défensives. Conscient des difficultés de sa recrue, Marcello Lippi décide de placer Pavel dans le cœur du jeu. À la fin 2001, il le met en soutien du duo Del Piero / Trezeguet. Nedvěd n’a jamais occupé ce rôle. Pourtant, très vite, il s’avère être un maillon essentiel de la Vecchia Signora. Dans cette position, il retrouve une liberté de mouvement et de tir nécessaire pour s’épanouir. Tout en participant aux efforts défensifs. C’est un véritable succès. Toujours en mouvement, capable de couvrir de grandes distances, de répéter les efforts, méticuleux dans sa préparation, Pavel gagne son surnom auprès de la presse transalpine : la « Furia Ceca » (la furie Tchèque). Et la Juve s’empare du Scudetto malgré la pression de la Roma et de l’Inter.

« Un jour  l’Avvocato (Gianni Agnelli, l’ancien propriétaire et président de la Juve) m’a dit : « Cher Marcello, j’ai une mauvaise nouvelle, nous devons vendre Zidane, mais nous investirons l’argent. Pendant ce temps, pensez à un autre Zidane… » Et je lui ai répondu : « Non, il n’en existe pas. Nous chercherons quelqu’un d’autre. » Et nous avons pris Buffon, Nedved et Thuram et nous étions aussi forts. » – Marcello Lippi

La machine est lancée. En 2002/03, la Juve conserve facilement son titre. Mais surtout, elle réalise un excellent parcours européen avec une finale contre le Milan à la clé. Une accumulation de carton jaune prive Pavel de ce match, perdu aux tirs au but à Old Trafford. Auteur d’une saison remarquable, le Tchèque est le lauréat du Ballon d’Or 2003. Il rejoint son compatriote Josef Masopust (1962) au palmarès. En ouverture de la saison 2003/04, les bianconeri remportent aussi la Super Coupe italienne. En dépit d’une place de finaliste en Coupe d’Italie (perdue contre la Lazio), ce sera le seul trophée glané par les Piémontais. Capello remplace Lippi sur le banc. Dès le début de son mandat, le frioulan mène la Juve jusqu’au titre. Il repositionne le tchèque au poste de milieu excentré gauche pour alimenter le duo Ibrahimović / Trezeguet en centres. C’est une vraie réussite. Mais Nedvěd connait un exercice frustrant avec plusieurs blessures (genou, tête). Il pense même à mettre un terme à sa carrière. Finalement, il rebondit. La Juve écrase l’édition 2005/06 avec une seule défaite enregistrée. Cependant, suite au scandale du Calciopoli les deux derniers scudetti sont révoqués et les Piémontais sont envoyés en Serie B.

« L’année du B ? Après la Coupe du Monde, beaucoup d’entre nous se sont dit : nous devons beaucoup à ce club, c’est notre devoir de le ramener immédiatement en Serie A. » – David Trezeguet

Plusieurs cadres quittent le navire (Cannavaro, Emerson, Ibrahimović, Thuram, Vieira et Zambrotta) mais Buffon, Camoranesi, Del Piero, Nedvěd et Trezeguet restent. Malgré neuf points de pénalité, l’équipe termine à la première position et retrouve la Serie A au terme de la saison. À l’instar de Pinturicchio (20 buts) et Trezegol (15 buts), Pavel (11 buts) réalise des grosses prestations. De retour parmi l’élite, la Juve est un promu particulier. Les bianconeri atteignent le podium (3ème) et la Champions League. Malgré son âge (36 ans), le vétéran continue à avoir un temps de jeu conséquent. Après un dernier tour de piste et une nouvelle place dans le top 3 (2nd), Nedvěd décide de raccrocher les crampons à l’issue de la saison 2008/09. À 37 ans, il termine sa carrière avec un superbe palmarès. Avec 327 rencontres au compteur, en huit ans à Turin, il est le joueur non italien à avoir disputé le plus de matchs sous le maillot bianconero. Pavel ne reste pas inactif longtemps. En 2010, en vue de l’assemblée générale des actionnaires, Exor (société d’investissement fondée en 1927 et contrôlée par la famille Agnelli) le propose au poste de administrateur de la Juventus. Officiellement intronisé dans le board, Nedvěd est élu vice-président du club en 2015.

Footballeur complet à l’activité débordante, Pavel Nedvěd était un joueur atypique. Milieu offensif sans être vraiment meneur de jeu traditionnel, créateur et remarquable accélérateur de jeu mais également impliqué par la récupération (tâche ingrate souvent négligée par certains éléments offensifs). Athlète à la résistance exceptionnelle mais bon finisseur, le Tchèque est inclassable. Véritable icône bianconera, l’ancien joueur devenu dirigeant continue d’écrire la glorieuse histoire du club turinois. Fino alla fine.