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Rétro : Juventus-AC Milan : portrait de deux légendes

Si le match qui oppose la Juve au Milan ne peut se prévaloir du titre de Derby d’Italia donné par Gianni Brera et réservé à la confrontation entre la Vecchia Signora et les Nerazzurri, l’antagonisme entre les deux équipes les plus titrées du pays est bien réel. Classique de Serie A, cette opposition est l’occasion de revenir sur le parcours de deux joueurs emblématiques de chaque club. Focus.

Par Nicolas Wagner – Twitter: @friulconnection

Giampiero Boniperti : Juventus (1946/61)

« La Juve n’est pas seulement l’équipe de mon cœur. C’est mon cœur. » – Giampiero Boniperti

Symbole de la Juventus, Boniperti a représenté la Vecchia Signora pendant près de trente cinq ans. Pendant quinze ans comme joueur puis pendant près de vingt ans comme dirigeant. Classé premier par le magazine So Foot (2017) du classement des cinquante joueurs ayant écrit l’histoire de la Juventus, Giampiero Boniperti est une véritable légende bianconera.

Natif du Piémont, la carrière de Boniperti débute dans l’immédiate après-guerre. En 1945, il évolue avec le club de sa ville natale : Barengo. Après une saison, il s’engage avec la formation amateur de la Momo Novarese. Mais quelques temps après (fin sept.1946), Egidio Perone (médecin turinois et grand ami du joueur) l’attire à la Juventus pour débuter en Serie A. Dans un premier temps, il est intégré à l’équipe de réserve. Il doit patienter jusqu’en mars 1947 pour connaître ses grands débuts au Stadio Comunale contre … le Milan (défaite 1-2). Sa prestation n’est pas assez convaincante. Il retourne avec la réserve. Mais la fin de saison sans enjeu de la Juve décide le technicien Renato Cesarini à rappeler les jeunes éléments dans le XI pour leur permettre d’acquérir de l’expérience.

« À la Juventus, gagner n’est pas important. C’est l’unique chose qui compte. » – Giampiero Boniperti

Pour sa seconde chance, le jeune attaquant profite de l’occasion pour briller en inscrivant ses premiers buts (un doublé au Marassi, 0-3 face à la Samp). Il se distingue en marquant cinq réalisations en six matchs. Et gagne ses galons de titulaire. Aligné comme avant-centre, il décroche à 20 ans et pour sa seconde saison le titre de capocannoniere (27 buts) devant Guglielmo Gabetto et Valentino Mazzola du « Grande Torino ». Surnommé « Marisa » par Benito Lorenzi en raison de sa chevelure blonde, Boniperti avait une certaine élégance sur le terrain. Très mobile, rapide, toujours la tête haute, il savait alterner la douceur avec ses dribbles et la puissance avec ses frappes.

Le succès arrive lors de la saison 1949/50 avec l’obtention du Scudetto. Une première depuis trois décennies pour la Juve. À la pointe de l’attaque, il forme un trio redoutable avec John Hansen et Ermes Muccinelli. Sa moyenne de buts est impressionnante. La barre symbolique des 100 buts en Serie A est atteinte avant ses 24 ans. En 1951-1952, il remporte une nouvelle couronne nationale. Mais l’émergence de rivaux compétitifs comme la Fiorentina de Bernardini, l’Inter de Lorenzi et Skoglund et le Milan de Gre-No-Li redistribuent les cartes. Il faut attendre la saison 1957/58 pour revoir la Juve s’emparer du titre de champion. Le dixième titre pour la
società bianconera. Lors de cette saison, au sein d’une Juve remaniée par Umberto Agnelli, Boniperti redescend d’un cran pour assumer le rôle de mezzala suite aux arrivées du Gallois John Charles et l’Italo-argentin Omar Sívori. Ensemble, ils forment le célèbre Trio Magico (204 buts en Serie A).

C’est le début d’une nouvelle ère de succès pour les bianconeri avec deux nouveaux titres en 1960 et 1961. Cette équipe de la Juve est considérée comme l’une des plus fortes de tous les temps. Après son cinquième Scudetto, Boniperti décide de raccrocher les crampons à 33 ans. Son dernier match se déroule contre la réserve de l’Inter dans laquelle évolue un certain … Sandro Mazzola. Le résultat est sans appel (9-1). Cette rencontre est emblématique. Initialement, le Derby d’Italie décisif pour le titre se déroule dans un stadio comunale archi-comble. Mais, suite à un tir sur le poteau des Interisti, un mouvement de foule oblige l’arbitre à interrompre la partie. L’Inter est désigné gagnant sur tapis vert. Pourtant, après l’appel de la Juventus, la fédération donne finalement le match à rejouer à une journée de la fin du championnat. Pour protester contre cette décision, Angelo Moratti envoie ses jeunes. Déchaîné, Sívori claque six pions et la Juve s’adjuge le titre. La carrière de Boniperti s’achève sur ce sacre.

« Prends-mes chaussures. À moi elles ne me serviront plus. Aujourd’hui j’arrête le football. »Giampiero Boniperti

Peu après sa retraite sportive, Giampiero est appelé par la famille Agnelli pour occuper un poste de direction au sein du club turinois. En 1971, il est nommé président par l’Avvocato himself pour faire face à la crise de résultat. Pour redresser la barre, il lance un projet à long terme mixant l’application d’un nouveau schéma tactique avec l’utilisation de la zone mixte (mélange entre le football total hollandais et le catenaccio italien), l’intégration progressive dans l’équipe première de jeunes formés au club (Roberto Bettega, Giuseppe Furino ou Paolo Rossi), le recrutement des meilleurs espoirs de Serie A (Antonio Cabrini, Franco Causio, Claudio Gentile, Gaetano Scirea et Marco Tardelli) et une discipline stricte. Le résultat est fantastique avec neuf championnats, deux Coupes d’Italie, une Coupe Intercontinentale, une Coupe des Champions, une Coupe des Coupes, une Super Coupe UEFA et une Coupe UEFA.

Après dix-neuf ans de règne, Boniperti présente sa démission pour prendre la direction de la FIGC. Mais il revient rapidement à la Juve (1991) comme Directeur Général jusqu’en 1994. Rappelé en 2006 suite au Calciopoli pour superviser la reconstruction du club, il occupe désormais les fonctions honorifique de président honoraire aux côtés de Franco Grande Stevens. Malgré sa fidélité absolue à la Juve, Boniperti a endossé la tunique granata du Toro en 1949. Suite à la tragédie de Superga décimant l’équipe du «Grande Torino », un match amical est organisé à des fins caritatives pour aider les familles des victimes. Ce sera sa seule « infidélité » envers la Vecchia Signora.

Franco Baresi : AC Milan (1977/97)

Chef d’orchestre de la défense lombarde pendant vingt ans, Franco Baresi était un libéro spécial. Son physique quelconque (1,76M et 70 kg) n’impressionnait pas ses adversaires. Mais Franco dominait le jeu aérien, anticipait merveilleusement, dirigeait parfaitement ses coéquipiers et se lançait souvent des rushs offensifs vers le but adverse. Bref, un défenseur complet et moderne dont le numéro 6 est retiré de la liste des maillots du Diavolo. Une première dans l’histoire du Milan.

La magnifique carrière de Franco Baresi n’a jamais failli aboutir. Dès son plus jeune âge, il joue au football avec ses deux frères Angelo et Beppe. À quinze ans, il passe des tests pour incorporer l’Inter où a déjà signé son aîné Beppe Baresi quelques temps auparavant. Mais il est rejeté à cause de ses caractéristiques physiques (jugé trop frêle). Cependant, il s’entête. Après trois tests, et grâce à l’insistance de Guido Settembrino, Baresi signe finalement chez les Rossoneri. Le 23 avril 1978, lors du déplacement à Vérone, le jeune Baresi (17 ans) fait ses débuts avec l’équipe première. Le Milan s’impose 1-2. Au cours de cette saison, il a fait également deux apparitions en Coppa Italia.

« Ce jeune garçon fera du chemin. » – Gianni Rivera

Petit à petit, il prend ses marques dans le vestiaires. Il enthousiasme Gianni Rivera par sa détermination, sa personnalité et sa maturité tactique. L’année suivante, il est titularisé par l’entraîneur Nils Liedholm. L’ancienne gloire suédoise n’hésite pas à sacrifier un joueur expérimenté comme Ramon Turone pour lui faire de la place dans le XI. Un choix payant. Le Milan remporte son dixième titre national au terme de la saison. Franco Baresi prend le relais de Gianni Rivera comme symbole du club après la fin de carrière du Ballon d’Or 1969 à l’issue de l’exercice. Après ce sacre, le Milan connait une saison difficile. Le club est relégué en Serie B suite au scandale du Totonero. En dépit de nombreuses sollicitations, Baresi décide de rester en Lombardie.

« Franco a sans doute été le joueur le plus important cette saison-là. À 18 ans, il avait déjà le savoir-faire d’un vétéran » – Niels Liedhom

C’est l’un des acteurs majeur du retour de Milan en Serie A. Cependant, une grave maladie de sang l’éloigne des terrains pendant quatre mois. Sans son leader défensif, les Rossoneri retombent immédiatement en Serie B. Auréolé de son titre de champion du Monde 1982, Franco prend un nouvel essor. Après les départs d’Aldo Maldera et Fulvio Collovati, il devient à 22 ans seulement le nouveau capitaine de l’équipe. Il prolonge avec une nette revalorisation salariale à la clé. Et il conduit le club à une nouvelle promotion en Serie A. En 1986, les arrivées de Silvio Berlusconi et du technicien Arrigo Sacchi vont faire changer le club lombard de dimension. Englués jusqu’alors dans les problèmes financiers, les Rossoneri redorent leur blason avec le business man italien.

Pourtant, les relations entre Baresi et Sacchi ne sont pas bonnes. Le capitaine rechigne à observer à la vidéo les performances de Gianluca Signorini, le libéro de Parme (l’ancienne équipe de Sacchi). Après mis de côté ses problèmes avec l’entraîneur, Baresi et ses coéquipiers ont signé une sacrée performance en ravissant le titre 1988 au champion (Naples) lors de la dernière journée après un résultat nul contre Côme. Puis la saison suivante, le Milan avec son trio de néerlandais (Gullit, Rijkaard et Van Basten) balaie le Steaua Bucarest en finale de Coupe des Clubs Champions 1989 (4-0). Dans la foulée, ils remportent également la première édition de la Super Coupe italienne contre la Sampdoria de Mancini et Vialli.

« Sacchi nous a imposé le plaisir de presser, le plaisir de voler la balle à notre adversaire. Tout ce qui était censé nous exalter, pas nous décourager. » – Franco Baresi

Le Milan devient le nouvel épouvantail du football européen. En 1989/90, ils raflent la Super Coupe de l’UEFA, la Coupe Intercontinentale et conservent la Coupe des Clubs Champions contre le Benfica (1-0). Lors de la saison suivante, malgré les nouveaux succès en Super Coupe de l’UEFA et en Coupe Intercontinentale, Baresi mène la fronde à l’encontre de Sacchi. Soutenu par le mécontentement d’une grande partie du vestiaire, il demande et obtient le départ du mage de Fusignano. Son ex-coéquipier à la fin des années 70 Fabio Capello lui succède. Libéré des contraintes tactiques imposées par Sacchi, Baresi retrouve les sommets. Pour sa première saison sur le banc, Don Fabio récupère le Scudetto 1992. Ensuite, le Milan vampirisent les titres. Le Diavolo ajoute à sa collection les éditions nationales 1993, 1994 et 1996, les Super Coupes d’Italie 1992, 1993 et 1994 et la Champions League 1993-94 en s’imposant à la surprise générale (4-0) contre le Barça de Johan Cruyff.

« Il était petit, mince, mais tellement fort. Il sautait tellement haut… Il ne pesait que 70 kg, mais laissez-moi vous dire que quand il vous taclait, vous le sentiez passer. En somme, il était spécial. » – Paolo Maldini

La carrière de Franco Baresi s’achève à 37 ans, en même temps que l’ère Capello. Au total, le capitaine rossonero a disputé 719 rencontres dont 531 en Serie A. Une longévité record marquée par un immense palmarès. Après sa retraite sportive, Baresi est devenu dirigeant. D’abord manager au Milan puis très brièvement (81 jours), directeur sportif du Fulham de Mohamed Al-Fayed. En 2002, il tente une reconversion comme entraîneur. Il s’occupe de la Primavera de Milan jusqu’en 2006. Puis des Beretti de 2006 à 2008. En août 2008, il intègre la direction marketing du club. Depuis le 18 mai 2017, il est l’ambassadeur du nouveau Milan. Logique pour cette icône rossanera.

Baresi et Boniperti sont deux symboles du Milan et de la Juve. Quand nous évoquons leur nom, nous pensons immédiatement aux capitales de la Lombardie et du Piémont. Tout au long de leur carrière, ils ont porté haut l’étendard de leur club fétiche écrivant les lettres de noblesse de la glorieuse histoire du Diavolo et de la Vecchia Signora.