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L’Amatori Ponziana et la Triestina : une ville, deux clubs et deux pays.

L’Amatori Ponziana et la Triestina : une ville, deux clubs et deux pays.

Quelques jours après la commémoration des massacres des foibe (mot frioulan signifiant fosse en français), l’équipe de ZoneMixte revient sur un cas unique dans l’histoire du football. En effet, juste après la Seconde Guerre Mondiale et pendant trois ans, la ville de Trieste a compté deux équipes en première division dans deux pays différents : la Triestina en Serie A italienne et l’Amatori Ponziana en Prva Liga yougoslave. Décryptage.

Par Nicolas Wagner – Twitter: @friulconnection 

 

Contexte 

Trieste, capitale de la région du Frioul-Vénétie julienne, est une ville portuaire italienne donnant sur le Golfe éponyme. La « dernière ville du Nord-Est » de l’Italie occupe une étroite bande de terre entre la côte Adriatique et la frontière de la Slovénie. Sa localisation géographique a contribué à son histoire complexe. Et justement, voici un rappel historique pour bien comprendre la genèse de cette situation unique dans l’histoire du football.

Quelques années après la Première Guerre Mondiale, et malgré les revendications par le royaume des Serbes, Croates et Slovènes (future Yougoslavie), Trieste devient officiellement italienne en 1921 suite à la dislocation de l’Empire Austro-Hongrois. Par la suite, la Seconde Guerre Mondiale redistribue les cartes. En mai 1945, les partisans communistes de Tito entrent dans la ville aux cris de Trst je naš (« Trieste est à nous »). Les Alliés formés de troupes néo-zélandaises arrivent peu après. Mais la situation est très tendue. Elle débouche sur les massacres des Foibe. Finalement, un état neutre est créé en 1947 via le traité de Paris sous l’égide de l’ONU. C’est la naissance du « Territoire libre de Trieste ».

Ce territoire est coupé en deux : une zone A dirigée par les anglo-américains avec 311 000 habitants en grande majorité italiens comprenant la ville de Trieste et une zone B yougoslave avec 54 000 habitants en grande majorité slovènes et croates. Ce zonage va perdurer jusqu’en 1977 et l’application du Traité de Osimo, signé en 1975. La Yougoslavie reconnait l’appartenance de Trieste et de son territoire à l’Italie. L’Italie, elle, renonce à revendiquer l’ancienne zone B. Trieste perd ainsi définitivement une grande partie de son ancienne province de l’Istrie au profit de la Yougoslavie.

US Triestina 

Le club de la Triestina nait en 1919 de la fusion entre le FC Trieste et le CS Ponziana. Dans un premier temps, l’équipe évolue les divisions inférieures : régionales puis deuxième division. Avant de connaître la Serie A dix ans après sa création. Elle y passe quinze saisons avant de voir le championnat interrompu à cause de la guerre. Après une assemblée générale, les dirigeants décident de participer à la reprise de la Serie A lors de la saison 1946/47. La situation politique est très compliquée. Le « Territoire libre de Trieste » va bientôt voir le jour.  La Triestina devient le porte étendard de la partie italophone. Elle est soutenue par la Démocratie Chrétienne de Giulio Andreotti, sous-secrétaire d’État à la présidence du Conseil des ministres et futur président du Conseil.

Néanmoins, la saison sportive des Alabardati est très difficile. En effet, les Alliés (administrant le territoire) contraignent la Triestina à ne pas jouer les premiers matches à domicile. Ainsi de la 1ère à la 11ème journée de Serie A, l’équipe se déplace à neuf reprises concédant cinq défaites et trois nuls. Et quand ils reçoivent un adversaire, c’est au stade Moretti d’Udine, situé à plus de 70 km. L’interdiction est finalement levée, le calendrier est modifié. Mais les résultats restent très décevants. L’Unione termine lanterne rouge du classement avec 25 défaites au compteur. Normalement reléguée en Serie B avec Venezia et Brescia, la Triestina est sauvée pour motifs patriotiques. Inquiet du possible risque de rupture d’un des rares liens unissant encore la ville de Trieste à l’Italie, le pouvoir politique impose sa volonté et apporte tout son soutien. Notamment financier. La FIGC ( Fédération italienne de football) entérine cette décision lors de l’assemblée de Pérouse. Un acte éminemment politique.

La saison suivante ne se dispute donc pas à 20 clubs. Mais à 21. Et grâce à l’apport financier de l’Etat, le président de la Triestina Léo Brunner améliore considérablement l’effectif. Il recrute également Nereo Rocco comme entraîneur. Ex-joueur du club dans les années 30, il importe une nouvelle tactique de Suisse : le « catenaccio ». Cette tactique révolutionnaire (à l’époque) est proposée par l’autrichien Karl Rappan avec le Servette de Genève. L’idée est de placer un joueur dégagé des contraintes du marquage derrière la ligne des défenseurs pour améliorer la couverture défensive et récupérer les éventuelles erreurs de ses coéquipiers. Le poste de libero vient de naître. Rocco applique avec succès cette nouvelle tactique. La Triestina réalise une campagne diamétralement opposée à la précédente. Des grosses écuries (Juventus, AC Milan ou la Roma) y laissent des plumes et les Alabardati terminent à la place de dauphin (2nd) derrière l’inacessible Grande Torino. La meilleure performance de la Triestina en Serie A.

Lors de l’exercice suivant, la Triestina produit encore un bon championnat (8ème). Avec la plus grande victoire de son histoire en atomisant Padova (9-1), juste après la tragédie de Superga. Cette terrible catastrophe aérienne touche aussi le club. En effet, l’une des victimes est Giuseppe « Gazzella » Grezar. Ce milieu de terrain avait débuté sa carrière sous les couleurs de Trieste en 1938. En 1967, le stadio comunale prend son nom en hommage. La Triestina décline à partir du milieu des années 50, quand l’Italie se voit confier la gestion de la zone A. De facto, plus besoin d’entretenir le sentiment d’appartenance à la nation italienne des habitants de Trieste. Depuis la rétrogradation en Serie B en 1959, la Triestina n’a plus jamais évolué en Serie A.

Amatori Ponziana

Le CS Ponziana est fondé en 1912 par des amateurs de football du quartier populaire triestin de San Giacomo. Mais en 1918, il fusionne avec le FC Trieste pour donner naissance à l’US Triestina. Cependant, dès 1920, Ponziana renait de ses cendres. Il participe alors aux championnats régionaux. Son ascension est très rapide. Ainsi, le club atteint la Division I, l’équivalent de la Serie B en 1927. Mais l’arrivée au pouvoir du régime fascite impose la fusion entre Ponziana et l’EDERA (autre club de Trieste). Cette fusion n’est pas du goût de tous. Et quelques membres de la précédente association décident de repartir dans les divisions inférieures sous le nom de l’AS Ponzianini Erranti. En 1930, nouveau changement. L’ASPE se regroupe avec le Gruppo Sportivo Cantieri San Marco. L’Esperia est créée. L’année suivante, ce club nouveau-né reprend le nom de Ponziana. Cinquième de la Division I régionale, puis la Serie C. Jusqu’à cette fameuse saison de 1946/47. Ponziana accepte une offre de la Fédération yougoslave de football de rejoindre la Prva Liga (D1 yougoslave) sous le nom de Amatori Ponziana. Le club continue également à maintenir son affiliation à la F.I.G.C. où il inscrit son équipe réserve en Série C.

Cette offre de la fédé yougoslave est née à l’initiative et avec le financement du gouvernement de Belgrade. Tito rêve d’annexer Trieste à la Yougoslavie. Il mise sur le sport et le foot pour y parvenir. Le choix de Ponziana n’est pas anodin. Issu du quartier de San Giacomo, ouvrier, multiethnique et socialiste, il s’oppose à la Triestina soutenue par la Démocratie Chrétienne (centre). Et pour convaincre les joueurs de rejoindre la nouvelle équipe, deux arguments sont avancés : l’aspect sportif avec la perspective de jouer en D1 et l’aspect financier une grosse augmentation de salaire à la clé. Dans un premier temps, comme pour la Triestina, les autorités anglo-américaines refusent de voir évoluer les deux équipes à domicile. Du coup, le Amatori Ponziana joue presque tous ses matches en Yougoslavie. Les joueurs endurent de longs trajets en train, avec des lignes ferroviaires portant encore les stigmates des combats passés. Les déplacements peuvent prendre plusieurs jours entre Trieste et Belgrade, Niš, Sarajevo, Skopje, Titograd (Podgorica) et Zagreb.

L’interdiction de recevoir prend fin et le 22 décembre 1946, le Amatori Ponziana fait donc sa première apparition devant le public de Trieste. À cette occasion, ils accueillent l’équipe de Hajduk Split. La saison n’est pas un franc succès. Avec seulement 20 points en 26 matches, le Amatori Ponziana est logiquement en position de relégable. Mais l’intervention politique italienne en faveur de la Triestina pour lui éviter la descente en Serie B est perçue comme un signe de défi par Belgrade. La Fédération yougoslave décide unilatéralement d’appliquer la même mesure pour le Amatori Ponziana. Et pour éviter une autre mésaventure sportive, Tito sort le chéquier. Par exemple, pour attirer Ettore Valcareggi, frère du futur sélectionneur italien Ferruccio Valcareggi entre 1967 et 1974, le club lui propose d’augmenter son salaire  Il passe de 300 mille lires à un million. Très vite, il est suivi par d’autres joueurs originaires de Trieste (comme Ettore) jouant dans différentes équipes italiennes. De plus, le gouvernement yougoslave met à disposition de l’équipe un train spécial qui attend toujours dans la gare de Ljubljana et un petit avion pour les transferts les plus éloignés.

Le classement de Amatori Ponziana s’améliore lors de la saison suivante avec une septième position. Mais ils finissent bon dernier du classement de l’exercice suivant. Ce résultat combiné à une nouvelle orientation politique sonnent le glas de Amatori Ponziana. En effet, la divergence entre Tito et Staline entraîne l’exclusion de la Yougoslavie du Kominform (organisation centralisée du mouvement communiste international). L’intérêt stratégique d’avoir une équipe italienne dans le championnat yougoslave s’envole. Tito coupe les vivres. Et en 1949, les deux entités Ponziana se regroupent sous le giron de la FIGC reprenant l’appelation historique de Circolo Sportivo Ponziana. L’Amatori péréclite. Les joueurs enregistrés en Yougoslavie sont disqualifiés pendant trois mois. C’est la fin de cette situation singulière dans l’histoire du football. Plus tard, Fabio Cudicini (père de  Carlo) a débuté sous les couleurs du CS Ponziana. Surnommé Ragno nero (l’araignée noire), il est considéré comme l’un des meilleurs gardiens italiens. C’est le premier footballeur à remporter les trois coupes d’Europe proposées à l’époque avec deux équipes différentes (la Roma et le Milan). Le CS Ponziana retrouve les ligues régionales du Frioul-Vénétie julienne. Bien loin de la première division. Aussi bien en Italie qu’en ex-Yougoslavie.