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Angleterre : l’heure du bilan

Angleterre : l’heure du bilan

Quelques jours après l’épilogue final de la Coupe du Monde 2018, la rédaction de Zone Mixte revient sur la très bonne partition délivrée par la sélection anglaise. Avec une équipe rajeunie (25,6 ans de moyenne d’âge), la Three Lions a atteint le dernier carré vingt-huit ans après le Mondiale italien (1990). Retour sur le parcours des Britanniques lors de cette campagne de Russie. 

Par Nicolas Wagner– Twitter: @friulconnection

Après la débâcle de l’Euro 2016, l’objectif fixé par la FA (avant le début de la compétition) était une place en quart de finale. Cet objectif a donc été dépassé par la bande du Prince Harry. Une place (honorifique) sur le podium aurait même rendu encore plus réussi ce tournoi. Mais l’essentiel est ailleurs. L’Angleterre s’est trouvée un sélectionneur, un capitaine, un groupe, un mental et … un gardien.

Gareth Southgate au niveau

Arrivé par la porte de derrière après le Allardycegate, Gareth Southgate a conquis ses joueurs et le peuple britannique. Son passé d’éducateur avec les Espoirs  anglais, dont beaucoup de joueurs présents en Russie ont côtoyé cette catégorie, a été importante dans cette réussite. Mais pas uniquement. Après deux ans passés à la tête de la sélection, Southgate a apporté de la fraîcheur et a innové en s’inspirant des principes tactiques des meilleurs entraîneurs de Premier League. D’abord sceptiques, les observateurs ont finalement été séduits par son 3-5-2.

Intelligent et méticuleux, le natif de Watford a beaucoup travaillé les coups de pieds arrêtés. Pour s’améliorer sur ce point, Southgate s’est inspiré de la NBA. En effet, la ligue US de basket utilise des tactiques de zone plus fortes qu’en football. Résultat : dans ce Mondial, l’Angleterre a inscrit quatre buts sur phases arrêtées. L’un des problèmes récurrents de la sélection anglaise était son faible mental. Là aussi, il s’est inspiré d’autres sports que le football tels que le rugby ou encore le cricket pour donner de la confiance à ses troupes.

« Nous savions que l’équipe que nous avions amenée était la plus inexpérimentée de la compétition et que la seule façon de la renforcer serait de disputer plus de tournois. (…) Mais je suis extrêmement fier de la façon dont les joueurs ont joué et nous pouvons le voir par la réaction des supporters, ils ont ressenti la même chose. Il était difficile de dire quoi que ce soit pour les aider à se sentir mieux. Cela montre aussi que ça peut être une expérience mémorable en jouant pour leur pays. » Gareth Southgate au micro de BBC Radio 5

L’ancien joueur malheureux en équipe nationale pour avoir manqué son tir au but contre l’Allemagne lors de l’Euro 96, privant l’Angleterre d’une finale à domicile, est devenu la coqueluche de tout un pays. Pour son look et son style, pour son fair-play so british mais également pour son parcours remplissant de fierté les supporters anglais ponctué par le record de la plus large victoire dans un tournoi pour l’Angleterre (6-1 contre le Panama), la première victoire en match à élimination directe depuis 12 ans, la première victoire en quart de finale et la première demi-finale depuis 28 ans.

 

Une défense au top, une attaque décevante

L’un des points forts de cette équipe est l’aspect défensif. Lors du tournoi, peu d’occasions ont été concédées. L’équipe s’est appuyée sur un axe central solide composé de Maguire, Stones et Walker. Le défenseur de Leicester, Harry Maguire, ressort du lot. Intraitable dans son rôle, il a également démontré son aisance dans le jeu avec une qualité de relance étonnante malgré un gabarit imposant (1M94 pour 100kg). Son apport dans le jeu aérien défensif, mais aussi offensif, en plus des combinaisons travaillées à l’entrainement, a été décisif.

« Quand je l’ai observé durant la saison, je voulais tellement qu’il reste en forme (pour le Mondial) parce que j’étais certain qu’il serait capable de jouer à ce niveau-là » Gareth Southgate

La latéral droit des Spurs : Kieran Trippier est également crédité d’un excellent tournoi. Incisif sur le plan offensif avec une qualité de centre chirurgicale, il a également tenu son couloir avec rigueur. Son splendide coup-franc contre la Croatie le fait entrer dans l’histoire de la sélection anglaise. En effet, c’est le deuxième joueur depuis 1966 (et après David Beckham) à inscrire un but sur coup franc direct en Coupe du Monde. C’est la cherry on the cake (cerise sur le gâteau) de son Mondial.

Par contre, l’animation offensif a été moins brillante. Hormis Prince Harry (meilleur buteur du tournoi avec 6 buts), ses coéquipiers en attaque n’ont pas apporté autant que leur potentiel aperçu en Premier League pouvait le laisser supposer. Dele, dans une position plus reculée qu’avec les Spurs, n’a pas réellement influé sur le jeu de son équipe. Lingard est apparu trop brouillon pour réellement peser sur les débats. Sterling a beaucoup couru pour essayer d’ouvrir des brèches. En vain. Rashford, dans un rôle de super sub dynamiteur de défense, n’a pas été convaincant à l’image de son entrée ratée contre la Croatie.

La malédiction des tirs au but vaincue

Lors du huitième de finale, premier match à élimination directe de la compétition, l’Angleterre est opposée à la Colombie. Avant même la rencontre, déjà resurgissent les vieux démons de la sélection. Dans une confrontation musclée, face à des Cafeteros parfois à la limite de l’anti-jeu (Barrios), la Three Lions prend l’avantage grâce à un penalty accordé après une faute grossière de Carlos Sanchez sur Harry Kane. La victoire se profile. Privée de James Rodríguez, la sélection de Pekermann arrache pourtant l’égalisation (1-1) dans le temps additionnel (90+3). D’un coup de tête rageur et à haute altitude, Yerry Mina redonne l’espoir à l’équipe sud-américaine.

Vous aussi, vous la sentez venir l’élimination aux tirs au but. Comme en 2006, en 1998, en 1990. En manquant sa tentative, Jordan Henderson a entretenu le mythe l’espace de quelques minutes. Mais cette année, l’Angleterre avait un talentueux gardien dans sa cage. Depuis David Seaman, les mots gardien et anglais ont la fâcheuse habitude de ne pas bien s’associer ensemble. N’est-ce pas Paul Robinson, David James ou encore Robert Green.

«L’Anglais (Jordan Pickford) fait partie des meilleurs gardiens de but de ce Mondial. (…) En ce qui concerne Pickford, il a fait des arrêts que l’on voit rarement et ce sont ceux qui vous permettent de progresser dans le tournoi.» Jorge Campos, ancien gardien international mexicain

Jordan Pickford (24 ans), transfuge de Sunderland vers Everton à l’été 2017, a pleinement assumé son nouveau statut. Gardien brillant et prometteur, désigné meilleur joueur de la saison par ses supporters en club, il a gagné ses galons de titulaire avec la sélection. Déjà décisif à de nombreuses reprises, notamment sur sa ligne, l’un des ses points forts, Pickford sauve les siens en détournant en corner un missile de Uribe, après une extension merveilleuse. Ultime tentative des prolongations avant la séance fatidique. Puis il va briller lors de la séance de tirs au but.

D’abord avec un soupçon de réussite lorsque Uribe (encore lui) va fracasser son tir sur la barre transversale juste après l’échec de Henderson. Puis grâce à son talent lorsqu’il repousse d’une main ferme la frappe de Carlos Bacca. Eric Dier ne laisse pas passer cette chance de propulser l’Angleterre en quarts de finale. Digne successeur de Banks et Shilton, Pickford, lui, est devenu LE gardien que toute l’Angleterre attendait depuis longtemps. Et il a gagné son titre de noblesse : briseur de malédiction.

Une ossature pour l’avenir

Avec une sélection très jeune, un objectif fédéral dépassé et un riche vivier chez les équipes de jeunes du Royaume, Southgate peut voir l’avenir sereinement. Pour surfer sur cette vague de réussite, il peut s’appuyer sur un noyau dur de 6 joueurs (5 actuels + 1 ancien) de Tottenham. L’éclosion de Pickford dans les buts, la solidité de la défense et du milieu de terrain, la classe de Harry Kane sont autant d’atouts majeurs pour continuer de construire en vue des prochains tournois, à savoir l’Euro 2020 et la Coupe du Monde 2022.

D’ici là, Southgate va pouvoir peaufiner son schéma pour améliorer l’animation offensive. Construire sur la confiance retrouvée. Continuer à donner envie à ses supporters. Et enfin, incorporer certaines jeunes pousses talentueuses issues des U20 (champions du Monde 2017), U19 (Tournoi de Toulon 2018 et champions d’Europe 2017), U17 (finaliste Euro 2017) comme Rhian Brewster, Phil Foden, Angel Gomes, Callum Hudson-Odoi, Mason Mount, Jadon Sancho, Ryan Sessegnon, Dominic Solanke ou Freddie Woodman. A condition que ces joueurs ne soient pas barrés en club par des joueurs étrangers toujours plus nombreux.

Pour toutes ces raisons, nous pouvons dire pertinemment que la Three Lions a réussi mon Mondial en Russie. Ce n’était pas gagné malgré un statut d’outsider mais l’Angleterre a su vaincre ses vieux démons, hausser son niveau de jeu notamment mentalement et rendre une fierté au peuple britannique après les fiascos de la Coupe du Monde 2014 et de l’Euro 2016. It’s coming home.