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Sampdoria-Genoa : le Derby della Lanterna

Sampdoria-Genoa : le Derby della Lanterna

Prenant son nom du célèbre phare de la cité génoise guidant les navires vers les côtes Ligures : la Lanterne, ce derby opposant le Genoa et la Sampdoria est réputé pour être un des plus chauds de la péninsule. Véritable spectacle en tribune, chaque tifoserie (groupe de supporters) rivalise d’ingéniosité, d’inventivité pour offrir un spectacle visuel de qualité et pour animer le Marassi. Cependant, cette rencontre n’est pas aussi médiatique que ceux des autres grandes villes italiennes. En effet, les derbys milanais, romains ou turinois ont une antériorité plus grande que celui de Gênes. Cela provient certainement de la différence d’âge entre les deux équipes. Nous vous proposons donc un décryptage détaillé. 

Par Nicolas Wagner – Twitter: @friulconnection

Quand un personnage comme Marcello Lippi parle, tout le monde se tait et écoute :

« J’ai eu la chance de vivre les plus grands derbys, mais aucun n’a le parfum de la Lanterna, il est moins venimeux que les autres, c’est peut-être ce qui le rend plus beau »

Voici les déclarations du coach italien au site de la FIFA à propos du Derby della Lanterna. Le champion du Monde 2006, ex-joueur de la Samp, entraîneur de la Juve et de l’Inter, possède une solide expérience pour mesurer les différences entre les multiples derbies transalpins.

Et si ce match opposant les deux équipes de la ville est le moins venimeux, cela provient certainement de l’histoire de ces deux clubs.

Les origines

Dans un premier temps, et dès 1893, les Génois voient la création du Genoa Cricket and Football Club sous l’impulsion d’un petit groupe d’anglais. Tout d’abord, le club reprend les codes en vigueur à l’époque et formalise la pratique de différents sports tels que le cricket, le waterpolo et enfin le football. A cette époque, le port de Gênes prend une envergure internationale grâce à l’ouverture du Canal de Suez. De nombreuses compagnies étrangères y arrivent pour le business. Et leurs employés exportent leur pratiques sportives. L’intérêt local pour le football permet un développement rapide de ce jeu de balle, déjà très populaire outre-Manche.

Influencé par les British, le Genoa reprend donc sur son blason la croix de St Georges, symbole de la ville mais également présente sur le drapeau anglais. Dans cette période balbutiante du calcio, l’équipe Rossoblù va se forger un solide palmarès. Le premier titre intervient dès 1898. 26 ans plus tard, le neuvième Scudetto prend place dans les vitrines du club. Une coupe d’Italie est aussi parmi les trophées nationaux. C’est une véritable razzia. Le passage à la poule unique est fatale pour le Genoa, qui depuis n’a plus rien remporté d’autre mis à part des titres de champion de Serie B. En attendant, l’un des plus vieux clubs de la péninsule peut s’enorgueillir d’être parmi les équipes les plus titrées du pays (4 ème) devant la Lazio, le Napoli ou la Roma.

La Sampdoria, elle, est plus jeune que son voisin. Fondés en 1946 suite à la fusion de plusieurs clubs de la région : la Sampierdarenese et la Società Andrea Dória, à la différence du Genoa soutenu par les habitants du centre-ville, les Blucerchiati sont plutôt soutenus par les villes et villages environnants Gênes. Le deuxième club reprend aussi sur son blason la fameuse croix de San Giorgio. Mais pour emblème, point de Griffon cet animal fabuleux ailé à corps de lion et à tête d’aigle sur le blason du Genoa. Là, le symbole du club est la silhouette représentant le visage de profil d’un pêcheur génois typique stylisé avec la barbe, le chapeau caractéristique, la pipe. Cette figure est appelée en dialecte génois la « baciccia« .

La Samp met du temps avant de remporter ses premiers succès. Sous l’impulsion du président Mantovani et du fameux duo d’attaquants Mancini-Vialli, le club remporte plusieurs coupes d’Italie (1985, 1988 et 1989), une coupe des coupes en 1990 avant de décrocher le Graal national avec le scudetto en 1991. Ce superbe cycle va se conclure en 1994 avec une dernière coupe d’Italie.

Les tifoserie

Les deux clubs génois sont des précurseurs sur ce point spécifique. Au fil des ans, ils vont voir se créer dans les tribunes du Luigi Ferrari des groupes de supporters. Tour à tour, les deux groupes vont devenir des références dans le domaine. En 1961, des jeunes ados du quartier San Pier D’Arena décident de former un groupe. Ils installent alors une bâche avec comme inscription « Ultras Tito  Cucchiaroni », en hommage à Ernesto Cucchiaroni, génial joueur argentin ayant porté les couleurs du club entre 1959 et 1963. Les UTC sont nés. La vague ultra va s’étendre telle une tâche d’huile, au point même de devenir un phénomène de société. D’abord sur l’Italie puis sur l’Europe.

En 1973, s’inspirant de leurs homologues milanais avec la Fossa dei Leoni créée en 1968, la « Fossa dei Grifoni » débarque dans les gradins. Ce groupe va animer la tribune pendant deux décennies, avant sa dissolution. La renommée des tifosi du Genoa va prendre de l’ampleur. Tifos, drapeaux, cortèges, le spectacle est total. Après la dissolution de la Fossa, d’autres groupes se succèdent pour prendre le relais.

Lors des derbies, les deux virages offrent un spectacle visuel splendide multipliant les tifos gigantesques frôlant souvent le génie artistique. Toute la ville s’anime, semble emportée par la ferveur populaire. Chaque quartier, chaque rue, chaque balcon affiche sa préférence. C’est la guerre des drapeaux. Mais tout cela est bon enfant. Cependant, il faut bien garder l’esprit de la gagne comme en atteste cette déclaration illustrant bien l’esprit de cette rencontre :

« À Gênes, seul le derby compte. Si tu le perds, c’est comme si tu cambriolais une banque et qu’en rentrant chez toi, tu te rendes compte qu’à l’intérieur du sac, il n’y a que des billets de Monopoly. »

Deux joueurs emblématiques :  

Parmi tous les joueurs à avoir porté les deux magnifiques maillots génois, voici un petit portrait de deux joueurs emblématiques du Genoa et de la Samp. Initialement, Diego Milito devait prendre place au sein de ce paragraphe. En effet, même si l’Argentin n’a pas passé beaucoup de temps à Gênes (seulement deux ans entrecoupés par une expérience de trois saisons à Zaragoza), néanmoins Il Principe est entré dans les cœurs des tifosi en claquant le premier triplé de l’histoire des derbies de la Lanterne. C’était en mai 2009 pour une victoire 3-1 des siens. Un derby record en terme d’expulsions avec pas moins de trois cartons rouges, Ferrari et Thiago Motta pour le Genoa et Campagnaro pour la Samp. Finalement, le choix s’est arrêté sur Gianluca Signorini.

Gianluca Signorini

Par le passé, notamment au Moyen-Âge, les cités de Gênes et de Pise ont longtemps rivalisé pour étendre leur domination. Finalement, le passage du Toscan en Ligurie aura un peu permis aux deux villes de se rabibocher. Arrivé en 1988 dans la cité portuaire en provenance de la Roma, Signorini s’installe pour une longue durée. Auparavant, il a connu beaucoup de club. De Pise à Parme, sous les ordres de Sacchi, en passant par Livourne le solide défenseur a déjà bien bourlingué. Sous les couleurs du Genoa, il s’empare immédiatement du brassard de capitaine. Et montre la voie en ramenant le club en Serie A. Il devient le chouchou du public. Et pour cause, ce grand gaillard est considéré comme l’un des meilleurs libéros d’Italie. Alliant élégance, impact physique, talent, capacité technique et intelligence tactique, son style de jeu a fortement installé un certain … Franco Baresi sur les conseils de Sacchi. D’après le champion du monde 82 Fulvio Collovati à Radio 24, son ancien coéquipier à Rome puis à Gênes, Sacchi voulait retravailler avec Signorini avant son arrivée à Gênes :

 » À mon avis, il était sous-estimé. Il était fortement désiré par deux entraîneurs, qui l’ont beaucoup apprécié. L’un était Arrigo Sacchi, l’autre était Franco Scoglio. « 

Membre essentiel de l’équipe génoise avec ses coéquipiers, ils terminent quatrième de Serie A lors de la saison 1990-1991 signant la meilleure performance du club depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils réussissent à atteindre les demi-finales de la Coupe UEFA 1991-92. Ils deviennent la première équipe italienne à battre Liverpool F.C sur leur terrain d’Anfield Road. En 1995, il rejoint Pisa son premier club pour une dernière pige. Avec 210 matches de Serie A et 6 buts, il met un terme à sa carrière en 1997. Atteint d’une Sclérose latérale amyotrophique ou maladie de Charcot, il décède en 2002 à l’âge de 42 ans. Son maillot, le N°6, est retiré de la liste des numéros disponibles, le centre d’entraînement du Genoa porte son nom et Signorini intègre le Hall of Fame du club.

Roberto Mancini

Mancio débarque en Ligurie à l’aube de la saison 1982/83. Il n’est pas encore majeur. Classe 1964, il a alors 17 ans. Attaquant prometteur, il vient de boucler sa première saison pro en participant à trente matches de championnat et marquant neuf buts avec son club formateur : Bologna. Son transfert est la volonté d’un homme: Paolo Mantovani. Pour s’assurer les services du jeune espoir transalpin, le président de la Samp n’hésite à débourser quatre milliards de lire plus le passage à Bologne de Stefano BrondiGiancarlo Galdiolo, Antonio Logozzo et Giorgio RoselliMantovani prend le jeune Mancini sous son aile. Une affection particulière dépassant le cadre professionnel, unira les deux hommes tout au long des quinze saisons passées sous le maillot génois par l’attaquant originaire des Marches, comme il le déclare lui même dans une lettre adressée au quotidien génois Secolo XIX à l’occasion des vingt ans de la mort de Paolo Mantovani :

 » Ils ont écrit que pour moi c’était un deuxième père et que j’étais devenu pour lui son cinquième enfant. Il y a une part de vérité, je le dis avec respect envers mon père et ses enfants. À ceux qui me demandent ce qu’il y a de spécial au sujet du président, je réponds: le respect de tous. Le président n’a jamais élevé la voix, mais un coup d’œil suffisait quand il était mécontent de comprendre qu’il fallait changer de registre. »

Mancini va donc marquer le plus jeune des deux clubs de la cité portuaire de son empreinte. De l’adolescent talentueux au fuoriclasse, Gênes va être le théâtre de la belle évolution du N°10 italien. Et avec 567 parties et 173 buts, le milieu offensif a placé la barre haute. Recordman du nombres de matches disputés et de buts inscrits avec la Samp, il possède encore actuellement les meilleures stats du club. Son association avec son compère d’attaque : Gianluca Vialli est l’une des plus prolifiques du calcio, notamment sous les ordres du technicien yougoslave Vujadin Boškov Et surtout Mancini fait partie de l’équipe à avoir rempli l’armoire à trophées du club avec plusieurs coupes d’Italie (1985, 1988, 1989 et 1994), une coupe des vainqueurs de coupes (1990) et un scudetto (1991). La Samp échoue même aux portes du Graal européen. En finale de coupe des Champions (1992) contre Barcelone, la Samp dispute un duel épique disputé à Wembley. Cette période permet aux Doriani de se forger un palmarès et de réduire le gouffre abyssal avec son rival local.

Samedi soir, les tribunes du Marassi vont encore une fois s’animer, vibrer, ambiancer ce Derby della Lanterna. Si l’enjeu sportif semble limité, les deux équipes sont bien installées dans le ventre mou du classement, il est bien entendu hors de question de perdre cette rencontre. Question de fierté. Histoire de ne pas subir les railleries des vainqueurs jusqu’au prochain Derby.