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Derby della Mole : gagner le cœur de Turin

Derby della Mole : gagner le cœur de Turin

Turin, capitale du Piémont, située au nord-ouest de la péninsule, possède une riche histoire. Ancienne capitale des Etats de Savoie puis du Royaume d’Italie, la métropole a pris un nouvel essor à l’heure de l’industrialisation au début du XXème siècle. Ainsi, le constructeur automobile FIAT a participé à cette forte croissance économique qualifiée de « miracle économique italien ». Cette bonne forme économique s’est traduite par l’omniprésence des clubs de la ville dans le palmarès du foot italien. Comme beaucoup d’autres villes italiennes, Turin a la particularité d’abriter deux clubs résidents : la Juventus et le Torino. Et ces deux clubs ont permis à Turin de détenir le titre de ville la plus titrée du pays avec 40 sacres (33 pour la Juve et 7 pour le Toro). Traditionnellement, il est de coutume de dire que la Juventus est le club le plus populaire du pays alors que le Toro aurait les faveurs des turinois. Mais si cela était peut-être vrai par le passé, au fil des années, les Bianconeri ont su gagner le coeur des Torinesi.  Cependant, la rivalité entre les deux tifoserie reste très forte. Le Derby reste l’occasion pour chaque camp de marquer sa domination sur l’autre, et par conséquent sur la ville.

Par Nicolas Wagner – Twitter: @friulconnection

Couleurs et symboles

Comme souvent lorsque deux clubs évoluent dans une même cité, certains ingrédients opposant les équipes sont immuables. Ainsi, nous retrouvons donc classiquement l’antagonisme social marquant une réelle différence parmi chaque camp. La Juventus est associée à la bourgeoisie, à l’establishment quand le Torino est lié au prolétariat, aux classes populaires.

Ainsi, et depuis sa création en 1897 par des étudiants turinois, la Vecchia Signora a voulu instaurer un principe d’universalité. Pas de référence à la ville d’origine ni dans le nom, ni dans les couleurs. D’abord vêtus de maillots rosaneri (rose et noir), couleurs symboles du lycée D’Azeglio, les licenciés optent pour un nouveau jeu de maillot. John Savage (membre de l’équipe) s’occupe de la commande. Deux légendes s’opposent à ce propos. Il s’agit soit d’un hommage à Notts County, ancienne équipe de Savage, soit d’une erreur du fabriquant confondant un des échantillons envoyés par Savage avec la tunique de l’équipe de Nottingham. En attendant, alors qu’avec le maillot rose et noir la Juventus ne gagnait pas, avec les nouvelles tuniques ils parviennent en finale du tournoi de Prima Categoria et remportent leur premier titre de champion d’Italie dès l’année suivante.

Pour trouver trace d’un premier maillot alliant les couleurs des armoiries de la ville (jaune et bleu), il faut attendre la saison 1983/84. Pendant six saisons, lors des déplacements, les joueurs arborent une magnifique tunique restée dans la mémoire collective juventina. En effet, avec cette tenue la Juventus remporte la Coupe des Coupes 1984. Depuis cette date, le maillot away se teinte ponctuellement en jaune.

« Le fait de s’appeler Juventus nous donne une dimension universelle que les équipes nommées d’après leur ville n’auront jamais. » Giovanni Agnelli

Alors qu’un taureau s’affichait discrètement sur le blason du club jusqu’à l’année dernière, le nouveau logo représentant un J et les rayures verticales blanches et noires traditionnelles a fait disparaître le bovidé. Encore une fois, l’universalité et la dimension mondiale a pris le pas sur l’appartenance à la ville.

A l’opposé de la Juventus, son rival fait l’éloge de sa « torinesità » depuis sa création. Ainsi le Torino symbolise et défend les valeurs de Turin. Selon la légende, le maillot grenat est hérité de la couleur des cravates des soldats de la Brigade de Savoie, libérateurs de la cité Piémontaise le 7 septembre 1706. Soit exactement deux siècles avant la fondation du club. Cependant, une autre version existe. Jugée moins fiable, elle évoque une possible référence au club helvète du Servette, équipe dont le fondateur suisse Alfred Dick du Toro (également impliqué dans la création de la … Juve et président de 1905 à 1906) était fan.

Élu en 2013 plus beau blason italien de football de tous les temps par le magazine italien de football Guerin Sportivo, il représente fièrement l’animal cabré symbole de la ville. Hérité de sa fondation vers le III ème siècle avant JC par la peuplade celto-ligure les Taurins, le taureau est emblématique de Turin.

Urbi et Orbi

Cette bénédiction religieuse signifiant dans et en dehors de la ville schématise bien la popularité des deux clubs. Si cela s’est atténué avec le temps, longtemps l’un a eu les faveurs de la ville, l’autre du pays. Le Toro est apprécié localement grâce à un état d’esprit local très ancré dues aux vagues migratoires régionales voisines des provinces de Cuneo et d’Alessandria, parlant un dialecte piémontais pur et dur. La Juventus a, elle, développé une notoriété nationale grâce aux migrations d’ouvriers en provenance du Sud, venus travailler dans les usines FIAT de la famille Agnelli, propriétaire du club depuis 1923. La Juventus s’est développée grâce à l’absence du nom de la ville de Turin dans son patronyme. Si elle compte énormément de tifosi à travers tout le pays, cette particularité y est certainement pour beaucoup.

L’opposition s’est encore accrue avec les destins croisés de chaque club. Les Bianconeri ont développé et cultivé leur esprit winner à travers les décennies comme le démontre leur célèbre : Fino alla fine (jusqu’à la fin). Du premier titre en 1905 jusqu’à la suprématie des dernières années avec le sextuplé, le club a conquis le coeur des tifosi grâce ses succès et sa contribution à la Nazionale, ininterrompus depuis la seconde moitié des années 1920, devenus un symbole de la culture italienne.

Le Toro a lui aussi un beau palmarès. Conquis principalement dans les années 40, l’équipe est alors surnommé Grande Torino. Avec 5 titres consécutifs (le dernier attribué à titre posthume), les Granata dominent la péninsule comme en atteste leur six ans d’invincibilité à domicile. Première équipe à réaliser le doublé Coupe/Championnat en 1943, ils fournissent en quantité la Nazionale. Jusqu’à 10 joueurs issus de cette équipe portent le mythique maillot azzurro. Symbole de cette époque, le capitaine Valentino Mazzola est considéré par beaucoup comme le meilleur joueur italien de tous les temps.

Ce cycle victorieux s’interrompt brutalement le 04 mai 1949. En effet, alors que l’équipe revient d’un match amical disputé contre le Benfica à Lisbonne pour le jubilé du capitaine lusitanien Francisco Ferreira, leur avion se crashe contre le mur arrière de la Basilique de Superga située au sommet d’une colline, à une dizaine de kilomètres du centre de Turin. Cette tragédie aérienne emporte tous les occupants de l’aéronef. Le Torino ne parviendra plus jamais à dominer le calcio comme à cette période. Autre épisode funeste pour le Toro, c’est la mort précoce de leur ailier Gigi Meroni (24 ans) en 1967. Symbole du renouveau Granata suite à Superga, il est littéralement fauché par deux véhicules alors qu’il rentre à pied chez lui après une rencontre disputée contre la Samp. Tous ces événements ont apporté beaucoup de sympathie envers cette équipe, renforçant encore un peu plus le lien entre le club et la ville.

Alors que le Toro bénéficie encore d’une large côte d’amour dans la ville intra-muros de Turin, celle de la Juventus n’a également cessé d’augmenter. Le cycle victorieux des Bianconeri, le renouvellement des tifosi avec l’arrivée de nouvelles générations ainsi que l’incapacité du Torino a retrouvé le devant de la scène nationale ont gommé les différences entre les deux clubs. Cependant, lors du Derby, chaque camp voudra imposer sa loi à l’autre afin de pavoiser leurs couleurs respectives tout en haut de la Mole Antonelliana, autre symbole de la ville.

 

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