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Oriundi : une longue tradition

Pour le barrage face à la Suède, crucial pour la qualification à la Coupe du Monde 2018, Ventura a (enfin) décidé de convoquer le milieu de terrain du Napoli : Jorge Luiz Frello Filho, plus connu sous le surnom de Jorginho. Comme son nom l’indique, Jorginho est un «oriundo». Littéralement «originaire de» dans la langue de Dante. Jorginho vient du Brésil mais possède une ascendance italienne. Depuis longtemps, la Nazionale a eu une longue tradition de joueurs issus de l’étranger mais possédant un lien avec le péninsule. Au fil des années, les instances internationales ont fait évoluer les législations encadrant ce phénomène. Parfois de façon plus souples, parfois de façon plus strictes. Jorginho est le dernier d’une longue liste de joueurs ayant porté les couleurs de la Squadra Azzurra bien que nés hors de ses frontières. Explications.

Par Nicolas Wagner – Twitter: @friulconnection

Rappel historique

Entre la fin du 19è siècle et le milieu du 20è siècle, l’Italie est une terre d’émigration. La crise économique du nouvel État unitaire, né en 1861, en est l’une des principales causes. L’Italie devient alors un gigantesque réservoir de main d’œuvre pour les pays industrialisés. Par vagues successives, les Italiens fuient des conditions de pauvreté insoutenable. Dans un premier temps, ils se dirigent en Europe vers la France, l’Autriche, l’Allemagne et la Suisse mais aussi par la suite vers l’Amérique du Nord ou du Sud et l’Australie. Ainsi, nous retrouvons donc la «diaspora italienne» partout dans le Monde. D’après certaines sources, aujourd’hui, plus de 500 millions de personnes seraient d’origine italienne. On estime par exemple que quasi 50% de la population argentine pourrait engager une procédure pour obtenir un passeport italien.

Devant l’ampleur du phénomène, les dirigeants du foot italien commencent à se pencher sur ce cas dès le début du 20è siècle. Les règlements internationaux encadrant cette pratique ont évolué au fur et à mesure. Plusieurs réformes consécutives vont modifier le statut de l’Oriundo.

Ainsi jusqu’au 18 juin 1962, la nationalité sportive correspond avec celle administrative. N’importe quel joueur naturalisé italien devient donc éligible pour la Nazionale, quel que soit son passé international. C’est le cas de plusieurs Champions du Monde 1934 dont certains n’ont aucun lien avec l’Italie et ayant déjà porté un autre maillot national.

A part une brève période où la FIFA durcit le ton en interdisant les naturalisations sportives, l’instance mondiale décide alors d’assouplir sa position dès 1964. Si un joueur n’a pas connu une autre sélection ET qu’un de ses deux parents est né dans le pays d’origine, il peut jouer pour son nouveau pays en cas de naturalisation administrative.

Les conditions ont encore été assouplies en 1993. Il suffit de n’avoir connu aucune sélection internationale par le passé et d’avoir une nouvelle nationalité administrative pour devenir éligible. Le phénomène Oriundi reprend de l’ampleur mais sans plus jamais connaître les proportions d’avant 1962.

Depuis 2004, une nouvelle version édictée par la FIFA régit les conditions pour être sélectionné par une équipe nationale insistant principalement sur la filiation et l’ascendance. Cependant, et c’est une nouveauté, un joueur peut obtenir la nationalité sportive de son choix à condition d’avoir passé deux ans dans le pays où il veut être sélectionné.

A noter aussi que le joueur peut décider pour quelle sélection il souhaite jouer tout pendant qu’il n’a pas été aligné lors d’un match international officiel avec les A. Ainsi Jorginho pourrait encore être sélectionné avec l’équipe du Brésil (Tite, le coach de la seleção y pense d’ailleurs) puisque, pour l’instant, il n’a joué que des matchs amicaux avec l’Italie (en mars 2016, Antonio Conte l’avait sélectionné pour la double confrontation face à l’Allemagne et l’Angleterre). Si à l’inverse il joue, ne serait-ce qu’une minute, contre la Suède, alors il ne serait plus jamais sélectionnable avec le Brésil.

Les Oriundi célèbres.

José João Altafini : quatrième meilleur buteur de tous les temps de Serie A, évoluant sous le maillot du Milan, du Napoli ou encore de la Juventus, il a connu une trajectoire insolite. Avant de porter la tunique azzurra, Altafini évolue sous les couleurs auriverde du Brésil. Champion du Monde en 1958 avec un certain …Pelé, il totalise 8 capes avec la Seleção. Surnommé «Mazzola», pour sa ressemblance physique avec l’attaquant du Grande Torino : Valentino Mazzola, il participe à la Coupe du Monde 1962 avec l’Italie. Le temps de marquer 5 buts en 6 matches et de voir ses anciens coéquipiers conserver leur trophée.

Omar Sívori : à l’instar d’Altafini, Sívori a également d’abord porté un autre maillot avant d’endosser celui de la Squadra. Celui de l’Albiceleste. Vainqueur de la Copa America 1957, il n’est plus sélectionné à partir de la même année suite à son départ en … Italie pour rejoindre la Juventus. A Turin, il forme le fameux Trio magique avec Boniperti et Charles. Naturalisé italien (ses parents étaient originaires de Ligurie) en 1961, il remporte le Ballon d’Or la même année. Il participe aussi à la Coupe du Monde 1962.

Roberto Di Matteo : International entre 1994 et 1998 et ce, à 34 reprises, l’ancien joueur et coach de Chelsea est né à Schaffhouse en Suisse de parents originaires des Abruzzes. C’est dans sa ville natale que débute sa carrière. Après avoir également connu des expériences à Zurich et à Aarau, il rejoint la Lazio puis Londres. Il doit sa première sélection à Arrigo Sacchi, sélectionneur entre 1991 et 1996.

Mauro Camoranesi : Après avoir connu un début de carrière atypique avec des expériences en Argentine, au Mexique et en Uruguay, Camoranesi débarque en Italie dès l’an 2000. D’abord à Vérone puis à la Juve. Dès 2003, ses prestations sous le maillot de la Vecchia Signora (et sa double nationalité) lui permettent d’être appelé par Giovanni Trapattoni. Champion du Monde en 2006, Camoranesi est l’Oriundo le plus capé (55 sél.) de toute l’histoire de la Nazionale.

Thiago Motta : Après avoir débuté sa carrière dans son pays natal, il rejoint le Barça à l’âge de 17 ans. Là bas, il termine sa formation avec l’équipe réserve. Il prend une autre stature en s’imposant au milieu du terrain avant qu’une grave blessure ne stoppe sa progression. Cependant, il lui faudra attendre 2011 pour connaitre les joies de la sélection. Après l’épopée européenne triomphale de l’Inter, il est convoqué par Prandelli malgré une apparition avec les U23 brésiliens à l’occasion de la Gold Cup 2003. Il participe donc à l’Euro 2012 et 2016 ainsi qu’à la Coupe du Monde 2014. A ce jour, il compte 30 sélections.

Les nouveaux Oriundi

L’exemple de Nicola Sansone est significatif de la nouvelle vague des Oriundi italiens. Le joueur de Villarreal est né à Munich, en Allemagne. Ses parents sont originaires de Campanie. Il débute le football au SV Neuperlach avant d’intégrer le prestigieux Bayern München dès ses 11 ans. Après avoir débuté en Troisième division allemande, il retourne aux sources en s’engageant avec Parme. C’est donc tout naturellement qu’il a choisi de représenter la Nazionale. D’abord avec les équipes de jeunes puis avec les A.

A l’occasion d’une interview dans les colonnes de la Gazzetta de Parme, il déclare même :

«Je suis né à Munich en Allemagne, où mes parents ont émigré de la province de Salerne. Mais je ne me suis jamais senti allemand. Je suis italien et fier de l’être.»

A la différence d’un Mesut Özil ou d’un Jérôme Boateng, tous deux respectivement nés à Gelsenkirchen et à Berlin, et qui malgré des origines turques et ghanéenne, ont choisi de porter le maillot de la Nationalmannschaft.

La présence de Jorginho parmi les sélectionnés de Ventura perpétue la longue tradition des Oriundi en sélection nationale italienne. Ce phénomène a connu beaucoup de changement réglementaire de la part des instances. Et il a également suscité des polémiques. Parfois déconsidérés par certains qui préfèrent des joueurs issus de la Péninsule à des «étrangers», il est pourtant difficile de remettre en cause tout le bénéfice et l’apport de ces joueurs au fil des ans. La double confrontation face à la Suède devrait enfin offrir la possibilité de voir le talentueux milieu du Napoli évoluer sous un autre maillot bleu mythique, celui de la Nazionale. Une plus-value dans l’entrejeu dont il serait absurde de se passer.